Hôpital du Touareg (12/2021)

Attention – Cette exploration urbaine a duré trois heures ! Vous êtes donc parti(e)s pour lire un long texte. Installez-vous confortablement avec un thé ou un café, un petit truc à grignoter, passez votre navigateur en mode lecture et proftez bien !

Il fait nuit noire lorsque je m’engage sur les routes vallonnées de la région. Un épais brouillard s’est installé partout. Mes phares peinent à en percer le rideau et je redouble de prudence. La visibilité est très mince et sur ces voies de campagne, je ne voudrai pas rencontrer un sanglier ou toute autre spécimen de la faune locale. Je roule pendant une petite heure collé au volant et au pare-brise. Je profite tout de même un peu de cette ambiance matinale entre ceux qui partent travailler et ceux qui rentrent, les enseignes qui s’allument, les vitrines embuées des boulangeries… La météo du jour s’annonce bonne, comme en témoignent les percées bleues au travers du brouillard. J’ose espérer que celui-ci ne tardera pas à se lever.

Enfin parvenu à destination, je me gare en plein centre-ville. L’hôpital en occupe littéralement le centre et son domaine est gigantesque. Grâce à mes repérages, je situe parfaitement mon point d’entrée. Je m’équipe, enfile mes gants, ferme ma voiture et pars explorer. La pénombre résiduelle de la nuit me protège un peu. J’escalade une clôture, retombe sans trop de mal à l’intérieur du domaine, sors mon appareil photo et m’engage par la première porte à ma portée.

Les espaces sont plongés dans le noir car les lieux sont en partie enterrés. Le rond de lumière de ma lampe torche révèle alors des pièces techniques encombrées, aux sols trempés. Certains espaces portent des traces d’incendies mais, étrangement, ceux-ci semblent très localisés. Des exercices de pompiers ou de petits incendies criminels ?
L’atmosphère lugubre et ténébreuse ne me rassurent pas et mon rythme cardiaque côtoie les sommets pendant quelques minutes. Après quelques fouilles, je comprends être dans les cuisines et locaux techniques de l’hôpital. Étagères, chariots, restes de système de ventilation, chaufferie, etc… L’ensemble est bien dégradé mais je parviens sans mal à m’imaginer la vie des lieux.

Autre chose m’intrigue tout un coup. Partout sont apposés d’étranges chiffres oranges. Murs, vitres, sols… Je commence à penser qu’il s’agit de repères utilisés pour d’éventuels travaux ou pour les exercices de pompiers. Mon cerveau tourne et retourne le problème dans tous les sens mais alors que j’entre dans le réfectoire… Au-dessus d’une porte, dans la même couleur et la même écriture, est écrite l’adresse d’un compte Snapchat.
Soit le beau gosse (termes inclus dans l’adresse Snapchat) s’est amusé à inscrire ces chiffres partout dans l’hôpital et son domaine… soit le pompier ou  l’ouvrier ont voulu laisser trace de leur partage. Bref, je ne sais toujours pas ce que sont ces chiffres.

Je continue à me déplacer dans ce rez-de-chaussée immense. Je me perds, reviens sur mes pas et puis finalement entre dans le réfectoire. Étrangement petit pour l’ampleur du domaine, il évoque un lieu de repos et de pause au milieu des journées bien remplies des médecins ou des patients. La vue, maintenant obstruée par la végétation, devait être splendide car en surplomb du fond de la vallée. Les plaques du faux plafond gisent à terre et amortissent le bruit de mes pas.
Tags, graffitis et inscriptions diverses (encore ces chiffres oranges) ornent les murs. Classiques des explorations urbaines, on est jamais le premier ou alors que trop rarement. Je peux comprendre aisément ce besoin de laisser une trace, mais elles sont trop peu artistiques à mon goût ou du moins intéressantes.
Quelques salles techniques et de stockages cernent le réfectoire. Armoires à médicaments, urinaux, chariots… Je commence à me poser la question de la raison de l’abandon car si autant d’objets sont encore présents… Le départ fut sans doute rapide.

Mes pérégrinations tranquilles et silencieuses me conduisent maintenant dans une grande pièce, haute sous plafond et munie d’un parquet. Les éléments que j’y trouve au sol me confirment qu’il s’agit de la pièce de rééducation. Salle de torture pour les uns, salle du retour à la vie pour d’autres… Qu’ont vu les murs ? Combien de vies, d’histoires, de tracas, de joies et de douleurs…. Tout d’un coup, dans une petite pièce annexe, je tombe sur un tas de fiches médicales… Cet hôpital est donc à la fois assez abîmé par le temps et les passages mais comporte encore des documents privés et de travail. Étrange dichotomie ! Ma curiosité est attisée et je fouille un peu. Fiches de renseignements, prospectus pour une meilleure nutrition après 55 ans, prescriptions d’exercices de rééducation… Une feuille attire mon attention plus que les autres. Jean (prénom modifié), né en 1931, se voit prescrire des examens nocturnes… Aujourd’hui, à 90 ans, qu’est-il devenu ? Mon imagination décolle !
D’un autre côté, je suis quelque peu stupéfait. Comment est-ce possible de laisser de tel documents à la portée de tous ? Si la CNIL l’apprenait, une enquête serait sûrement diligentée ! Il n’y a pas que les données numériques mais également physiques sur papiers…

Voilà déjà 45 minutes que je m’aventure dans ce hôpital et il me reste 4 étages, un château et d’autres dépendances à explorer… Je décide alors de monter au premier étage m’attendant à y trouver les chambres. Mais avant d’emprunter les escaliers, je tombe sur un peinture d’un touareg. Son regard est pénétrant et l’incongruité de son emplacement me donne envie de lui rendre hommage. Le nom fictif du lieu est alors tout trouvé.
J’emprunte maintenant un escalier à la superbe verrière, certes mal orientée, mais l’ensemble rappelle l’architecture des années 60-70 (mais je ne suis pas expert).

Le premier étage est également un labyrinthe et je m’y repère difficilement. Le bruit de mes pas est absorbé par les chutes du faux plafond, mais quelques pigeons effarés s’envolent parfois…
Aucune chambre en vue mais bureaux de médecins et salles de consultation en nombre. Comme au rez-de-chaussée, certain(e)s sont brulé(e)s, d’autres pas. Décidément…
Dans un bureau, le sol est recouvert de documents, de boîtes d’archives et de classeurs en pagaille… Voyage dans le temps, fouilles archéologiques. Me voilà parti très loin, dans d’autres contrées….

Toujours eu premier étage, j’entre dans l’ancienne sale de radiologie. Le sol est jonché de radios ratées, réussies ou abîmées. Certaines sont lisibles, d’autres non. Alexandre, Hélène, Eliane… vos radiographies traînent quelque part dans un endroit abandonné, ouvert aux quatre vents. J’espère néanmoins que vous allez mieux, que votre séjour dans cet hôpital vous a guéri, que vous avez retrouvé votre famille, vos amis… Je suis désolé d’avoir vu vos poumons, votre bras ou votre jambe, mais ma curiosité l’a emporté. J’ai remis les clichés au même endroit et ai pensé bien fort à vous.
Au fond de la salle, un petit local. Lorsque j’y pénètre, l’odeur des produits est encore forte (révélateur, fixateur…). D’innombrables radiographies gisent là, abandonnées, oubliées. La plupart sont ratées. J’allume ma lampe torche et prends un cliché.

Je finis d’explorer l’étage entre bureaux et salles de consultations… quand tout un coup j’aperçois une masse marron dans les jardins de l’hôpital. Un cheval broute tranquillement, seul, calme et serein. Un bel hommage au lieu.

Les étages supérieurs accueillent les chambres, bureau du personnel soignant ou salles de détentes. Pour ne pas changer à l’atmosphère du lieu, traces d’incendies, documents et archives au sol et pigeons. Ceux-ci sont maîtres des lieux et les derniers étages sont inaccessibles. Forte odeur, déjections et anciens incendies. Je ne m’y aventure pas.

Les chambres sont vides et identiques. Les lits ne sont plus là. On laisse les documents mais on prends les lits en partant. Drôle de monde ! Un lit d’hôpital doit être vraiment trop cher pour être abandonné…

Je termine la partie strictement “hôpital” par des salles de repos ou d’activités puis par une sublime passerelle arrondie. Elle relie château et hôpital. Dans un rose, orangé, elle me subjugue. Je la découvre en fait par hasard après une verrière verte, mais ne l’emprunte pas car j’y serais visible pour les villageois. Et je souhaite rester discret, bien entendu.

Redescendant au rez-de-chaussée de l’hôpital, je me dirige vers le château. J’y entre par les sous-sols. Peu de lumières, lieux labyrinthiques… L’ambiance est un peu lugubre et réjouirai sans aucun doute les amateurs de sensationnel et de spectaculaire. Mais je découvre les ateliers et bureau des services généraux. J’éprouve alors un certain respect pour ces agents de l’ombre installés dans la pénombre. Vis, vieux téléphones, pièces détachées informatiques, boîtes d’archives… C’est une vraie caverne d’Ali Baba.

L’étage supérieur accueillait clairement l’administration principale de ce domaine de santé. De nouveau, j’explore bureaux, salles de réunions et d’activités parfois vides et détruites, parfois enfouies dans les archives et affaires diverses. Cette étrange ambiguïté du lieu entre destruction et histoires à portée de main persiste. De temps à autre, des appareils médicaux ont rejoint les papiers au sol. Ici, une disquette 3 pouces, là un disque dur d’un format qui m’est inconnu, là un CD-ROM, ici une antique imprimante.
Une nouvelle heure vient de passer et je l’ai à peine aperçue. Mais j’aime cette sensation de solitude, de calme, d’inconnu, de surprise parfois. Les lieux sont miens pendant quelques heures alors que je voyage dans le temps et l’abandon.

Alors que mon exploration touche à sa fin et j’arpente l’étage supérieur des bureaux, je découvre de petites chambres. Celles de privilégiés ou de médecin détachés ? Une cuisine semble accréditer cette thèse.
Le brouillard s’est levé et le soleil darde ses rayons dorés d’hiver au travers des fenêtres.
Je me fais également plus discret car le village bruisse de vie à seulement quelques mètres. Voitures, discussions, sonnettes de magasin… Je ne veux pas être vu mais plutôt garder ce lieu pour moi, encore un tout petit peu.

Bientôt, j’entre dans une grotte au trésor. Vêtements, sacs, appareils médicaux, documents, matériels informatiques… ressuscitent dans les rayons de ce soleil hivernal. Demain, c’est 2022 et la vie semble s’accrocher à ce lieu. Comme un baroud d’honneur, un pied de nez à l’abandon, à la pluie, à l’humidité. “Nous avons vécu et travaillé ici ! Ne nous oubliez pas.

Anecdote
Dans une sorte de petite chambre, je m’assois pour une pause alimentaire. Tout en me restaurant je regarde autour de moi et découvre une feuille de scénario. Étrange ! Dialogues et didascalies évoquent une scène entre un adulte et deux jeunes, dans laquelle existe clairement un rapport de force et de défiance.
Grâce à mes repérages préparatoires, je connais quelque peu l’histoire du lieu et pousse alors un peu plus mes recherches sur Internet. Et en effet, l’hôpital du Touareg accueillit le tournage d’un film grand public. Donc non seulement, le corps administratif a clairement abandonné les dossiers des patients, mais l’équipe du film aussi. Vraiment étrange… ! Mais aussi heureux hasard pour moi qui ait pu voyager dans le temps et les histoires. Autant la Base Hêta était vide d’informations, autant ici je suis au paradis.

Dans une partie extérieure du domaine, et à l’abri des regards, je prends mon temps et observe les extérieurs. Les jardins s’avèrent assez grands et devaient proposer aux patients d’agréables promenades et moments en dehors de leurs chambres.
Puis au loin, j’aperçois d’autres bâtiments. Déjà trois heures d’exploration, mes jambes fatiguent et un autre lieu m’attends, mais je ne résiste pas. J’y vais.
Le premier est un garage pur et simple mais l’originalité réside dans son utilisation actuelle. Il sert maintenant d’écurie ! La présence du cheval plus tôt dans la matinée n’était donc pas complètement anodine. Quelqu’un fait paître ses équidés dans un sublime domaine. Les chanceux !
Le dernier est en fait la maison de maître, si je puis dire. Du moins, celle du directeur. L’explorer devient alors la cerise sur le gâteau de cette déambulation déjà exceptionnelle. Salon, chambres, cuisine, autres pièces, salles de bains. Je vous laisse avec les photos dont notamment la dernière. Ce lierre ensoleillé qui pénètre doucement dans la maison… Dingue ! J’entrevois alors les paysages du jeu The Last Of Us (qui m’a marqué).

Instant

Affaires rangées, gants enfilés, je file vers mon point d’entrée pour repartir du lieu.  Sous la passerelle arrondie, j’entrevois alors le soleil qui joue avec les débris de verre au sol. Un petit kaléidoscope de lumière se révèle. Magique. Je filme alors une petite vidéo avec mon portable. Mes excuses pour le format vertical.

Musique – Theme de Jon Brion, tiré de la BO de Eternal Sunshine of the Spotless Mind

Un (tout petit) peu d'histoire

Il est bien évidemment très difficile d’écrire l’histoire d’un lieu abandonné sans trop en dévoiler. Veuillez donc excuser la brièveté de ce paragraphe.
Ce lieu exceptionnel est, comme le laisse suggérer les photos et mon texte ci-dessus, un hôpital. Capacité inconnue et spécialité que je tairai pour l’instant.

Mais il est d’abord constitué d’un château et de dépendances proches. La date de construction semble être 1880 environ, selon mes recherches. Comme beaucoup de localités, celle de l’hôpital du Touareg ne se différencie donc pas des autres. Il paraît aussi avoir survécu à la Seconde guerre mondiale.

Puis en 1959, sur ces photos aériennes, tirées de l’IGN, on peut apercevoir l’hôpital en construction, ainsi que la passerelle arrondie. Les travaux ne sont pas terminés et l’établissement entre probablement en fonction en 1960 ou 1961. Il profite alors d’une situation enviable, en centre-ville, accessible et doté d’un domaine arboré.

Quelques années plus tard, tout est installé et l’établissement de santé tourne alors à plein régime. Enfin j’imagine. D’après les documents aperçus sur place et mes recherches en ligne. L’abandon semble dater des années 2010, entre 2012 et 2014 peut-être. Depuis il attend sagement une nouvelle vie…

Ne cherchez pas d’infos de localisation ou une partie histoire très détaillée sur ce lieu, je n’en donnerai pas ni n’en publierai tant que l’Hôpital du Touareg sera abandonné. Respectons-le pour la vie qu’il accueillit jadis, pour les gens qu’y travaillèrent et pour son éventuelle future vie (destruction, réhabilitation…).

Toutes les photos de la visite

Urbex - Hôpital du Touareg