Reportage

Fiction

Station Mathure (12/2021)

Après une matinée bien remplie, Tim et moi roulons sous le soleil éclatant de ce jour de décembre. Nos discussions sont parfois entrecoupées d’une pause… Une grange ou une maison abandonnée vient d’attirer l’œil de l’un ou l’autre. Étrange déformation des passionnés !
Bientôt 15h et nous n’avons pas encore mangé, pris par notre première exploration. (J’ai amené Tim à la base Hêta). Nos estomacs crient littéralement famine. Je suis un peu décalé, perdu dans les heures de la journée. Réveillé comme une fleur à 5h30 du matin et déjà plus 2h de conduite dans les pattes.

Finalement, nous arrivons sur place et après un repas rapide mais salvateur, nous planquons la voiture dans un chemin forestier et partons à pied. L’accès principal du lieu est clôturé, nous entamons donc un tour du domaine, en quelque sorte. Plus loin, comme toujours, un trou dans la clôture, nous laisse passer après quelques accrocs dans nos vêtements.

Me fiant à mes repérages, je comprends que nous sommes à l’arrière de la station. Et confirmant la destination du lieu, une énorme parabole gît au sol, recouverte de végétation. Tombée ou déposée, ce n’est pas grave, l’effet est le même : je la trouve gigantesque ! Les questions envahissent alors mon esprit. Quel fut l’usage de cette station ? Écouter, oui, mais quoi, comment et quand ? Civil ou militaire ? Reste de la guerre froide ou simple station d’écoute innocente ?

Il y a peu de bâtiments, mais leur aspect extérieur confirme la thèse de bâtiments techniques. La tôle devient parfois jaune quand la végétation en reprend possession. Première pièce, le sol a disparu et nous voyons maintenant les dessous aménagés pour faire passer les câbles. Il devait y en avoir beaucoup, vue le nombre de paraboles et de tours. Un rack sort d’ailleurs de la pièce. Une étrange disposition de dalles permet de traverser la salle. Comme un circuit de vélo ou de moto…

Nous arpentons maintenant les bureaux. Cloisons, néons, armoires électriques, tranchées pour les câbles… Les lieux sont bien abîmés et régulièrement visités, bien qu’aucun tag n’orne les murs.

Dans l’un des bureaux, je tombe sur une armoire dont, au premier abord, la fonction m’échappe. En m’approchant, je remarque de nombreuses rack de câbles puis des fiches servant à les connecter. Intrigué, je fais un gros plan (photo ci-dessus à droite). Puis j’aperçois sur ma gauche, une centrale d’alarme incendie. La date d’installation (1999) me transporte alors immédiatement dans le temps.

Je me revois alors jeune enfant, découvrant les ordinateurs : leurs immenses écrans cathodiques, les claviers épais, les souris immenses… Et surtout ces câbles pleins de fiches qui picotent quand je passe mon doigt dessus. Le voyage dans le temps continue et je me souviens alors du premier gros ordinateur de ma famille, que mon père, ingénieur, nous avait installé. Un Macintosh Performa 6320.
L’exploration temporelle n’est pas finie et d’un coup je me souviens de cette série, vue récemment : OVNI(s). Fin des années 1970, milieu spatial, ordinateurs armoires, le GEPAN… L’ambiance de la série est exactement celle que je ressens ici. J’appellerai alors le lieu, la station Mathure (nom du personnage principal de la série dont je parle plus haut).

Nous voilà maintenant sur la place principale de la station, au milieu des bâtiments. Le jour baisse petit à petit, et la lumière devient plus dorée, les alentours sont silencieux. Seul le vent siffle dans les tours des paraboles…

Pendant que Tim s’éclate au drone, je continue mon exploration et entre dans un garage. Deux grandes portes roulantes me le confirment. Mais que garaient-ils ici ? Des véhicules d’intervention ? Bizarre.
La pièce attenante est parcourue de tranchées pour les câbles et un antique générateur gît rouillé dans un coin. De l’autre côté, encore une armoire électrique. Et puis dans un recoin de la documentation technique. Rongée par l’humidité, elle reste encore un peu lisible. Il s’agit des modes d’emploi du générateur.

Je suis étonné de trouver à la fois les lieux très abîmés, ravagés et des éléments d’origine : manuels techniques, télécommandes, armoires électriques, papier dans les toilettes…

Je me dirige à présent vers le dernier bâtiment. Mon exploration n’a rien de linéaire, j’avance à l’instinct. J’accuse le coup de la conduite et de notre exploration du matin.

Les premières pièces de ce bâtiment sont plongés dans la pénombre. Les stores baissés. Ce n’est qu’une fois ma lampe torche allumée que je réalise être dans le bâtiment de vie. Chambres, douches, toilettes… Au fond du couloir, une cuisine dont l’immense structure de la hotte est encore en place. En face, un salon, très certainement. Si la télécommande de télé que j’aperçois est d’origine, alors cette pièce est la plus importante du lieu. Les ouvriers, ingénieurs, techniciens devaient venir ici se reposer, discuter, se restaurer et grappiller quelques heures de repos avant ou après une garde de nuit.

Attendant le coucher de soleil pour profiter de la lumière et de l’ambiance, je rejoins Tim et nous explorons l’extérieur.
Les tours et paraboles son immenses. Encore en place, elles pourront sans doute fonctionner après une mise à jour hardware et software. Seules les plus grandes sont en l’air, les plus petites gisent au sol. La précipitation du départ sans doute… Les paraboles accueillent alors un écosystème particulier. Sorte de petit monde en boîte : eau, herbe, végétation diverse… C’est étrange et beau à la fois. Chacun de ces petits univers ne connaît probablement pas celui d’à côté.
Fourbus, nous montons tout de même sur un toit par un échelle toujours solide. Le drone décolle et les images qu’il nous renvoie sont féériques. La soleil tutoie maintenant l’horizon et la lumière devient orange puis rouge.

Reprenant la route, nous sommes surplombés par une pleine lune splendide et un crépuscule exquis. Je pars dans une autre dimension mentale, heureux de la journée et de nos découvertes.

Instant

En ressortant du bâtiment de vie, le dernier que j’explore, je remarque alors des rideaux. Abîmés, déchirés… ils sont encore là et jouent dans la petite brise de cette fin de journée hivernale. Comme si ils voulaient prouver qu’ils sont vivants, encore là, envers et contre tout ! Je ne résiste pas à filmer. C’est bien évidemment vu et revu mais l’instant est incroyablement poétique… Rentré, je me lance sur Premiere Pro et essaie un petit montage tout simple. Un titre, un extrait musical… hop le tour est joué ! J’ai appris les bases et fait la vidéo que je visualisais.

• Musique – I Giorni de Ludovico Einaudi

Ne cherchez pas d’infos de localisation ou une partie histoire sur ce lieu, je n’en donnerai pas ni n’en publierai tant que la station sera abandonnée. Respectons-la pour la vie qu’elle accueillit jadis, pour les gens qu’y travaillèrent et pour son éventuelle future vie (destruction, réhabilitation…).

À LIRE

• Le même lieu sous un autre nom chez GlauqueLand
• Superbe texte fictif chez Urbex Connection
• Visite par Neverends

Toutes les photos de la visite

Urbex - Station Mathure

SIGNAUX

Le texte qui suit est entièrement fictif et me fut inspiré par une session photographique de nuit avec Glauque Land. Comme pour de précédents lieux abandonnés, nous avons utilisé un drone et un temps de pose de 20 à 30 secondes. Ainsi le passage de l’objet volant laisse une trace lumineuse sur le capteur.

Alors que les portes du dernier camion se refermèrent, le silence envahit la station. Seul le vent sifflait dans les structures des tours et des paraboles. Marc réprima une larme et entreprit de fermer le portail tout en serrant les dents de rage. Tant d’années passées à scruter l’espace et à chercher la preuve ultime, celle qui obsède l’Humanité depuis si longtemps… Tant d’années détruites par une décision politicienne et budgétaire. La crise emporte tout sur son passage, pensa-t-il les mains sur le cadenas.
Tandis que les radars s’éloignaient dans son rétroviseur, il soupira à l’idée de devoir refaire son CV et de repartir à la recherche d’un nouveau poste. Une flemme immense commença à naître en lui.

Les jours s’égrainèrent sans faillir et doucement la station se désagrégea. D’abord, quelques coups de vent furieux cassèrent les vitres et firent fuir chats et oiseaux. Ensuite, les portes sortirent de leurs gonds, gonflées par l’humidité. Bien sûr, quelques visiteurs arpentèrent les couloirs et bureaux vides, mais le silence retomba bien vite sur les lieux. D’étranges écosystèmes firent leur apparition dans les petites paraboles déposées au sol. Enfin, pour parachever l’œuvre immuable du temps, lierre, ronces et arbustes s’épanouirent et remplacèrent bientôt la moquette murale. Même Marc oubliait par moments, ce lieu si cher à son cœur, pris qu’il était dans la routine de la vie.

Dix-huit ans plus tard, lors d’une nuit glaciale et nuageuse, un étrange bourdonnement commença à se faire entendre. Il ne dérangea que quelques rongeurs et oiseaux, nouveaux locataires de la station. Profondément endormis, les villageois de Montvert n’aperçurent pas cette lumière rouge et blanche qui descendit rapidement des nuages. Elle s’engouffra, silencieuse, par la courte cheminée du bâtiment technique.  

Quelques secondes plus tard, la lumière d’un bloc d’éclairage de sécurité, grésilla, clignota puis s’alluma, éclatante, comme au premier jour. Deux pièces plus loin, un antique rack de branchements informatiques bourdonna à son tour. Sur le bureau d’à côté trônait une vieille unité centrale, imposante, et son écran cathodique. Dans un grand clac, l’écran s’alluma. Dans une lueur violette, il sembla hésiter, résister puis s’éteignit. Mais quelques millisecondes plus tard, il redémarra et commença à afficher d’étranges lignes de code.

Un mulot, qui grignotait une noix à l’abri des hautes herbes, s’enfuit précipitamment quand le bloc électrique extérieur redémarra. Une lueur bleutée parcouru les racks de câbles qui connectait les deux dernières paraboles aux bâtiments. Et dans un fracas métallique, celles-ci éjectèrent à la même seconde, un rayon lumineux, intense et rapide.
Projetés vers l’horizon, les rayons s’évanouirent dans le lointain. Quelques pièces métalliques retombèrent dans la cour de la station, détruisant le mât à drapeau. Le silence total reprit possession des lieux. Personne ne se rendit compte de rien, pas même Marc, épuisé par les réveils réguliers de son fils.

Vingt-quatre heures plus tard, Oumuamua changea de cap et laissa la Terre disparaître à bâbord. Leur tentative d’entrer en contact avec cette planète fut un échec total. Aucun terrien ne semblait veiller sur cette antique station et ce code informatique antédiluvien.