Entrepôt quantique (06/2022)

Deux mois plus tard, je ne parviens toujours pas à déterminer la nature de l’Entrepôt quantique. Usine, logements, salle de sport, manufacture, bureaux… C’est à la fois tout cela et à la fois aucune de ces choses là. Mais une image bien précise me reste à l’esprit ; alimentée par la littérature fantastique et de science-fiction dont je m’abreuve.
L’Entrepôt quantique est cet espace oublié dans le multivers dans lequel les objets perdus se retrouvent ensemble. Comme un stockage annexe ou temporaire. Comme la salle des pas perdus du multivers. On y trouve de tout et de rien.

Il me faudra revenir explorer l’Entrepôt car je n’ai pas pu tout voir. En espérant qu’il ne change pas de forme, d’emplacement ou de nature d’ici là. Sait-on jamais…

6 293,66 m² à explorer.

Tim et moi passons bien une demi-heure à tourner dans les lieux, déjà submergés par ce que nous voyons. Et à peine quelques minutes après avoir pénétré dans les lieux, nous comprenons déjà l’importance de notre découverte. Après nos déambulations, nous arrivons dans une pièce ne menant enfin à aucune autre. Petite pause puis nous nous équipons et commençons à découvrir ce qui nous entoure.

Haute sous plafond, en brique et parpaings, pleine de recoins, la pièce regorge de bancs, de tables et chaises d’école. Dans un coin, des panneaux de signalisation, dans un autre des poutrelles métalliques servant de tuteurs à une flore vorace. Dans la seconde partie de l’espace, on se croirait dans une teinturerie ou un pressing. Sur une table, une étiqueteuse. Derrière un système de convoyage automatique typique des blanchisseries modernes.
Mais quel est le rapport entre ces deux parties ? Que font-elles l’une à côté de l’autre ? Aucune logique à première vue.

Au dessus du système de convoyage sont stockés des articles vestimentaires : épaulettes, ceintures, rubans, grands rouleaux de tissus… Dans un carton, une fiche d’exécution. L’employé(e) y a noté scrupuleusement sa production. 76 pièces fabriquées en ce 7 décembre 1992. Trente ans déjà que ces pièces restent là dans l’oubli total.

Au son de la rivière souterraine qui passe au fond, nous reprenons les escaliers revenant ainsi sur nos premiers pas d’exploration. Nous débouchons alors de grandes pièces remplies de bureaux, de présentoirs, de cloisons mobiles, mais aussi de baby-foot, de meubles, de vêtements, de cintres, de portes-manteaux…

Je ne saurai raconter précisément ce que je vois, ce que j’explore dans les pièces suivantes. C’est un amoncellement sans nom de toutes choses aussi diverses les unes que les autres. Sans rapport les unes aux autres. Matelas, livres, meubles, vêtements, matériel agricole, enjoliveur, transats, antiques postes de radios, bidons, sacs, projecteurs, décorations, bateau gonflable, signalisation routière, panneaux d’exposition sur le centenaire de 14-18…
Je circule dans ce bazar complétement abasourdi, ne cessant de marmonner “Non, mais c’est dingue !“. Ne cessant non plus où donner de la tête. Contemplez par vous-même.

Sorti de ce foutoir incroyable, me voilà maintenant dans d’immenses espaces vides. Je ne parviens pas à en apprécier les dimensions exactes. Il y traîne bien quelques objets mais rien de comparable aux espaces précédents. Ici, on ne trouve que le sol, les murs et le plafond. Parfois celui-ci s’effondre laissant s’épanouir flaque d’eau, et montagnes de laine de verre.
Bien évidemment, et comme tout le reste de l’Entrepôt quantique, la fonction première de ces immenses salles m’échappe.  Je les arpente calmement mais bientôt usé de piétiner ainsi. Les reflets des petits espaces aquatiques m’attirent, tout comme les plantes qui y naissent. Et puis cette sublime mousse vert vif qui prend possession des sols…

J’aimerai continuer et explorer les immenses salles adjacentes mais en furetant un peu je tombe sur de petits espaces techniques inconnus. J’y trouve des machines, des panneaux de contrôle, des vannes, des valves, des trucs à vapeurs, des cadrans à aiguilles, d’autres machines un peu plus étranges. Décidément cet Entrepôt quantique reste intriguant. Comme un défilement rapide d’images, mon esprit ne parvient à se fixer sur une théorie viable et vraisemblable pour cet entrepôt.

Néanmoins, ce que j’aperçois dans cette section technique m’oriente vers une manufacture de cuir. Car quoi de plus naturel que de la vapeur et de l’air comprimé pour façonner ce matériau… De plus, l’une des machines présente une forme de chaussure, comme pour former une botte (ci-dessous).

Me voilà enfin dans ces grandes salles que j’apercevais au loin. Nues, vides, étranges… j’y déambule complètement subjugué par leur taille, les fenêtres, les reflets dans les flaques d’eau… mais aussi par ce rose/gris qui s’écaille. L’exploration urbaine devient plus artistique, plus onirique. Je m’évade et ai ainsi l’impression de me revoir au début de ma découverte de la photo. Je prenais tout et n’importe quoi en photo, cherchant le cadrage original, le truc inédit ou insolite.

Puis pour finir l’étage, nous arpentons maintenant les sanitaires. Comme tout bâtiment abandonné, les infiltrations d’eau sont légion et nous pataugeons très vite dans un ou deux centimètres d’eau. Cependant, une flore principalement constituée de fougère s’épanouit tranquillement dans la pièce. Une nouvelle fois, je suis étonné par la force de la Nature. Quel que soit le lieu ou les conditions, elle reprends toujours ses droits. Deux mois plus tard, je recroiserai des fougères dans des toilettes. Est-ce une nouvelle mode de l’exploration urbaine ?

Nous ressortons et arpentons maintenant ce qui semble être les logements ou les bureaux de l’entreprise qui occupa les lieux. Salles de bains, chambres, cuisines… Elles sont vides et très abîmées, je ne prends pas beaucoup de photos. L’intérêt n’est pas là. Je dois être également fatigué car je ne me risque pas aux derniers étages contrairement à Tim. C’est la dernière exploration de la journée et il nous reste encore beaucoup de route pour rentrer. Et cette fois, c’est moi qui conduis. Il faut rester alerte.

L’Entrepôt quantique fut une exploration exceptionnelle, unique et insolite. De par sa grandeur, ses espaces, ses couleurs, ses textures. Mais également par la multitude de choses qu’il semble avoir été. Manufacture, usine, entrepôt, logements, bureaux…

Alors que je roule dans le silence des vallées, il me tarde d’entamer les recherches sur ce lieu si particulier. Comment est-il né, que fut-il, comment fut-il abandonné ?
J’aimerai tellement voyager dans le temps pour découvrir la vérité, en quelque sorte. Ou simplement rencontrer un ancien employé et écouter son histoire.
Mais j’aimerai aussi aller dans les temps futurs pour connaître son avenir. Ces 6 293 m2 pourraient devenir énormément de choses : lieux associatifs, locaux dédiés à l’artisanat, logements pour ceux qui ont fui leur pays, pour ceux  qui luttent chaque jour dans ce monde…

D’ailleurs, après une bonne dizaine d’explorations urbaines, je suis régulièrement énervé en voyant tous ces espaces perdus dont nous pourrions faire tant de choses. Certes la crise du logement de 2022 n’est pas celle d’après-guerre, mais les besoins sont croissants et rarement comblés. Or, des centaines, si ce n’est des milliers, de kilomètres carrés de lieux abandonnés attendent une nouvelle vie. Pourquoi s’entasser autour de la capitale ? Quand nous pourrions créer plusieurs villes à tailles humaines partout en France. Et avec toutes les infrastructures culturelles, sociales, professionnelles, techniques et de transport…

Enfin… Cette exploration rejoint mes favorites avec la Base Hêta ou encore le Château Mautiffe.

Histoire

23 ans. Si mes recherches et les informations recueilles sont exactes, l’Entrepôt quantique n’accueille plus d’activité(s) depuis maintenant vingt-trois années. Notre exploration et nos photos semblent le confirmer, au vu de l’état de certaines pièces. Cependant, le stockage de certains objets atteste d’une présence humaine régulière dans les lieux.

En réalité, les lieux explorés accueillirent une fabrique de chapeaux. En effet, au XIXe siècle, sortir tête nue semblait hautement improbable. Et femmes comme hommes portaient des chapeaux. Toutes tailles, toutes formes… Il fallait donc en fabriquer beaucoup et rapidement. Monsieur A. l’a bien compris et créé son entreprise, qui en 1860 compte déjà une vingtaine d’ouvriers. La moitié de la production s’envole au delà des frontières et assure ainsi la pérennité de l’affaire.
Un premier déménagement intervient quelques années plus tard afin de profiter de la force motrice qu’offre le fleuve de la région.  Un second interviendra également, peu avant 1890, lorsque la ville voisine développe sa gare ferroviaire.

Alors que se termine le XIXe siècle, la manufacture entre dans son âge d’or. Quatre milliers de couvre-chefs sont fabriqués quotidiennement et vendus à l’unité pour cinq francs de l’époque. Pour tenir la cadence, jusqu’à 400 ouvriers seront employés par Monsieur A. Mais quelques années plus tard, le carnet de commande commence à se tarir et la crise de 1929 finira d’achever la chapellerie. En 1932, elle ferme définitivement ses portes.

Les locaux, imposants, sont repris par différents entreprises de confection vestimentaire, notamment pour hommes. En 1978, nouvel âge d’or avec plus de 500 employés. Mais quelques années plus tard, les difficultés refont surface. Désertification de la région, consommation en baisse ? Pas de précisions. La dernière société présente sur le lieu est placée en redressement judiciaire à l’aube du XIXe siècle. En effet, en octobre 1999, tout activité sur le site cesse.

1960
2005

Les vues satellites de l’IGN ne dévoilent pas grand chose si ce n’est que le site n’a pas bougé depuis son installation sur son emplacement actuel. La forme et la disposition sont restées à l’identique.

On remarque juste que la construction du centre commercial attenant semble avoir nécessité l’asséchement d’un bras du fleuve voisin. Dommage.

Ne cherchez pas d’infos de localisation ou une partie histoire détaillée sur ce lieu, je n’en donnerai pas ni n’en publierai tant que l’Entrepôt quantique sera abandonné. Respectons-le pour la vie qu’il accueillit jadis, pour les gens qu’y vécurent et pour son éventuelle future vie (destruction, réhabilitation…).