Maison Bibi (12/2023)

L’âge, peu à peu, laisse ses marques dans le corps et dans la volonté. Je vérifie chaque lieu envisagé assez scrupuleusement, en vérifie les accès et dès qu’une barrière s’avère trop haute, je rechigne. Bleus, courbatures et autres douleurs constituent mes limites. La témérité en moins, le confort de mon canapé m’apparaît comme le Saint-Graal. Mais souvent, la nouveauté, les mystères et les découvertes que procurent l’exploration urbaine reviennent frapper à la porte. Il est alors temps de se mettre en quête d’une maison ou d’une château abandonné. D’appeler les amis et de choisir un jour. L’attente est toujours la partie la plus pénible, en quelque sorte.

Pour cette journée d’hiver couverte, humide et froide, c’est en compagnie de Glauque Land et Iloe que je m’élance sur les routes franciliennes. Alors que nous échangeons anecdotes et souvenirs, l’asphalte défile et le marquage au sol de la route égrène les kilomètres restants. Nous nous garons sur le parking du centre-ville, devant la mairie, pour la discrétion on repassera. Le soleil peine à percer la couche nuageuse de ce vendredi d’avant Noël et seules une ou deux voitures de passage perturbent le calme des rues de la bourgade. Alors que je me dirige vers la maison abandonnée, je ne peux m’empêcher de penser que nous sommes d’ores et déjà repérés. La campagne française reste indissociable de ces habitants cachés derrière leurs rideaux qui observent la moindre anomalie dans leur routine. Ce réseau secret constitue meilleure alarme que les chiens de garde. Ce n’est qu’une fois caché par les haies du cimetière que je me détends et consens bien malgré moi à franchir accroupis le trou dans le grillage.

Et c’est un mur de végétation qui se présente à moi. Ronces, arbustes et autres épineux ont proliféré. Les bras levés, encore une fois, je suis mes camarades vers l’entrée de la bâtisse. Un pas… et puis rien en fait. La maison est aussi encombrée que son jardin. Frigo, chaises, vaisselle, tableaux, peluches, cassettes vidéos, bustes, globes terrestres, manteaux, mannequin… Bien entendu, je fouille un peu avant de débuter mon périple photographique, mais je ne comprends pas grand-chose. Je tombe autant sur des ouvrages et objets religieux que sur des VHS de porno gay. Quelle histoire se joue ici ? Que s’est-il passé entre ces murs ? Et voilà mon imagination qui accélère telle une voiture entrant sur l’autoroute en passant la 5e rugissante.

Plongée dans la pénombre de ce matin hivernal et nuageux, je tente de réussir quelque chose mais je suis bientôt obligé de monter dans les ISO. Mon réflex commence à accuser son âge. Je continue tout en adressant silencieusement mes prières au dieu Photoshop.

Entre le décor sombre de la Maison Bibi et les montagnes d’objets, je me perds entre élucubrations et détails techniques. Bientôt le temps ralentit, l’esprit voyage, le corps essaie de se déplacer dans les interstices disponibles. Au rez-de-chaussée, la cuisine en désordre m’offre son frigo, que j’ouvre et referme aussitôt devant l’odeur et la couleur du beurre. Une sorte de bureau/salle à manger prolonge l’espace après une marche descendante et je balance entre syndrome de Diogène ou restes d’une vie devant l’encombrement. Suivent un salon où manteaux, tableaux et photos anciennes se disputent l’espace sur les murs puis une chambre remplie de livres et peluches. Après mes clichés, je décide fouiller un peu. Cahiers, pages manuscrites, albums photos… Je découvre des visages, des ambiances, des fêtes de familles… Mais rien de concret ne me permet d’en savoir plus. Je repose religieusement les objets à leur place, comme pour ne pas perturber le passé. Tout à un coup, une porte de voiture claque. Mon cœur bondit et je me fige. Me pensant découvert et tout tremblant, je me rappelle alors que le jardin du voisin est à moins de 5 mètres. Il vient de rentrer. Je repars sur la pointe des pieds.

Continuant mon aventure au rez-de-chaussée, dans un coin vitré, je découvre une cuisinière perdue sous la végétation desséchée. La porte entrouverte du four me donne l’impression de voir un endormi profond. La scène est si photogénique que j’y reste bien dix minutes à choisir mes cadrages, régler les ISO et sortir mon trépied pour stabiliser mon appareil. La pièce suivante, plongée dans l’obscurité, est un fatras de peinture, de livres, de chaises et autres objets.

L’étage est tout aussi encombré et les fenêtres ouvertes ont accéléré la détérioration de la Maison Bibi. Sur une étagère, parmi tant d’autre, un livre attire soudain le regard. La Nausée, de Jean-Paul Sartre ! Découverte insolite et tellement adéquate avec l’ambiance. Chaque pièce constitue un petit monde en soi mais toujours reviennent ces peintures. Aux tons autrefois vifs, elles présentent, dans un style simple, des personnages. Dans la pièce au bout du couleur, celle d’une petite fille en robe rouge et aux yeux verts me subjugue. Détail : il lui manque le nez.

Jamais je n’ai pu saisir l’histoire de cette maison, de ses habitants, de son abandon et de ces objets. L’être humain, naturellement, consomme, amasse puis s’entoure de biens souvent inutiles, parfois sentimentaux. La Maison Bibi n’en est que la confirmation. Confronté à ce type d’amassement, certes moindre, dans ma vie personnelle, je reste néanmoins circonspect dans l’ampleur rencontrée ici.

La journée continue mais nous irons d’échecs en échecs sur nos repérages suivants. Et c’est dans la voiture sur le retour, que je saisis alors l’importance de la Maison Bibi. Elle est ce que l’homme laisse derrière lui. Rien, si ce n’est des biens matériels. Qu’en est-il des joies, des peines, des colères, des folies et des amours des propriétaires ? Quelqu’un s’en souvient-il ?

Un peu d'histoire

Tant d’objet et rien d’assez révélateur au final, sur l’histoire de cette maison et de ses habitants. Dommage mais c’est ainsi que se tourne la page de la Maison Bibi me concernant. Ce tel amoncellement d’objets personnels abandonnés me met mal à l’aise. Au final, tant mieux, n’est-il pas parfois plus agréable de ne pas savoir ?

Ne cherchez pas d’infos de localisation ou une partie histoire détaillée sur ce lieu, je n’en donnerai pas ni n’en publierai tant que la Cité Solitude sera abandonnéa. Respectons-la pour la vie qu’il accueillit jadis, pour les gens qu’y vécurent et pour son éventuelle future vie (destruction, réhabilitation…).