Domaine des abeilles (04/2022)

Lundi de Pâques. Je roule dans la plaine, divisée entre le jaune criant du colza et le vert des jeunes céréales. Le ciel se dégage et ne laisse apparaître que les trainées de condensations des avions. La nuit fut courte mais le simple fait de repartir en exploration pour la première fois en un mois me donne une énergie incroyable. Seuls les coups de soleil de la veille me rappellent que je ne suis pas infaillible. J’irradie bientôt trop de chaleur dans l’habitacle et ouvre la fenêtre. Quelle sensation de liberté ! Voilà qu’il me semble surfer sur ces grands espaces agricoles. Et puis soudain, me vient l’image du drapeau ukrainien. Jaune et bleu. La signification est simple et pourtant évidente.

Ayant emprunté la mauvaise direction, demi-tour. Je gare la voiture en bordure d’une mer de colza, m’équipe (merci C. pour les nouvelles chaussures) et prends la direction du Domaine des abeilles. À peine quelques pas, il fait déjà trop chaud, je range le manteau. En approchant des bois, la dynamique des couleurs change du tout au tout. Maintenant le sol est recouvert de fleurs violettes qui animent le sous-bois. C’est sublime ! Pas de photos, je préfère garder le souvenir en tête plutôt que sur pellicule.

Une fois dans la forêt, le chemin se met à descendre. Pas un bruit ! Pas de voitures, de machines agricoles, de pulvérisateurs pour les champs de colza… Juste le chant des oiseaux qui célèbrent le retour du soleil. Un petit coup d’œil à la carte, j’approche. En effet, le toit d’un bâtiment pointe au travers du feuillage. Je sors l’appareil photo et le trépied, au cas où.

Tags, vitres brisées… Bon, l’ambiance est claire. Je ne suis pas le premier et ne serai pas non plus le dernier. De toute façon, le lieu est connu (sous un autre nom) dans le domaine de l’exploration urbaine.

Mais je suis seul ! Et cela n’a pas de prix. Porte entrouverte, j’entre après quelques clichés extérieurs. Les espaliers fixés au mur indiquent un gymnase, de taille modeste, mais certainement fonctionnel à l’époque. Ayant pratiqué ce genre d’installation comme tous les écoliers français, j’ai toujours douté de son utilité. À part pour y grimper… De l’autre côté, un escalier mène à un grenier plongé dans le noir. L’escalier qui y mène est trop frêle. Je ressors, longe le gymnase et tombe sur des sanitaires. Ils sont bien abîmés mais il reste encore des objets d’origine (miroirs, rideaux de douche, cuvettes, lavabos…). Puis bientôt des stalles pour équidés. J’imagine alors être dans un centre équestre ou un centre de vacances pour jeunes passionnés. L’imagination est partie en roue libre et s’accélère quand j’aperçois de la paille récente, au sol.

En m’éloignant un peu des écuries, j’aperçois plus loin des espaces clôturés. Sans aucun doute, les prés des chevaux. Et puis, sur la gauche, un mat pour drapeau. Tout de suite, une possible destination militaire au domaine me vient à l’esprit. Mais ce mat en serait la seule explication. À peine vingt minutes sur place et voilà que j’échafaude différents plans, m’imagine beaucoup de choses.

Je descends maintenant vers le reste du Domaine. Au loin, une sorte de hutte étrange. Un peu comme les très reconnaissables restaurants de la chaîne Courtepaille. Tout en cheminant, sur ma gauche, une porte grillagée attire mon attention. Je découvre alors un terrain de tennis à l’abandon. La théorie du centre de vacances se fait plus prégnante. Encaissé dans une petite vallée, à l’écart du passage, une petite rivière au contrebas… L’emplacement est idéal. Il me faut en savoir plus…

En approchant des prochains bâtiments, je savoure le paysage, le chant des oiseaux et ce soleil d’avril. Un bonheur simple.

J’entre et me retrouve subjugué par la charpente intérieure de cet étrange bâtiment. Au loin sur ma gauche, contre une baie vitrée, une grande cheminée. Devant, les restes d’un bar, de fauteuils et d’une autre cheminée, cette fois plus petite. Enfin, à droite, l’entrée d’un petit complexe aquatique. Il y tellement à voir et à observer que je décide de procéder méthodiquement. J’enclenche à gauche.

La salle est grande. Non, immense. Et la baie vitrée ouvre encore plus l’espace. Les bardages de bois, orientés vers le faîte accentuent l’effet de grandeur. Sans les tags, l’ensemble serait grandiose. Une petite porte à gauche amènent aux cuisines, je suis donc dans la salle de restaurant. Et la cheminée, au vu de son état, constitue clairement le clou du repas. Combien de grillades y ont été cuites, consommées ? J’imagine un instant cette salle bruissant des conversations, du bruit des couverts qui s’entrechoquent, des pas des enfants qui se courent après pendant que les parents discutent…

Je me pose quelques instants avant de continuer et part dans mes souvenirs. Encore un aspect bien agréable de l’exploration urbaine. Se remémorer, imaginer, réflechir.
Jeune, je fus souvent envoyé en colonies de vacances, notamment celles d’EDF, où travaillais mon père. Ainsi, ce genre de centre de vacances m’est familier. Logements, restauration collective, divertissements… regroupés en un seul lieu. Et généralement bien placés à l’écart de la civilisation.
L’abandon de celui-ci me confirme que ce type de tourisme ne semble plus trop être la norme de nos jours. Nombreux sont les centres, que j’ai fréquenté enfant, qui sont maintenant détruits, réhabilités, transformés… Tant mieux pour moi, aujourd’hui, le Domaine des abeilles est encore debout.

Je poursuis l’exploration et après un tour rapide du petit bar central, je passe dans la partie aquatique. Également grande, haute sous plafond, la pièce est belle. Je fais abstraction des inscriptions “artistiques” et dégoulinures rouges au fond de la piscine. Celle-ci est d’ailleurs encombrée d’objets et mobiliers diverses. L’échelle étant cassée, je n’y descends pas. Mais voilà que tout à coup, la proximité de la piscine et du restaurant me semble étrange. Une simple porte vitrée les sépare. Aujourd’hui, cela ne passerait pas aux yeux des autorités sanitaires.
Le soleil de printemps diffuse ses rayons matinaux au travers des baies vitrées. Pour une fois, pas besoin de lampe torche, les lieux sont très lumineux. Je passe dans la partie vestiaire et locaux techniques. Les fameux casiers, un jacuzzi, des douches, et puis au fond d’un couloir, un spa, une salle avec au fond une cabine solaire… Les installations sont d’un luxe assez important. Pour autant d’espaces et d’offres de divertissement, je me demande où sont les logements. Je ressors du restaurant/piscine.

Enfin, j’atteins le fond de la vallée. Un garage et local technique apparaît devant et cache le bâtiment principal. Très certainement, l’administration, les logements… Si ce n’est la lumière du printemps et les quelques archives que j’y trouve, le garage n’a aucun intérêt. Je fouille un peu et trouve quelques indices. Une vieille enveloppe avec un nom, une adresse, une date. M’aidera-t-elle pour mes recherches ? Sur un tableau d’affichage, un autocollant d’une fédération de chasseurs. Bon, après le centre équestre, le domaine militaire, le club de vacances, voilà que je pense à relais de chasse. Mais qu’est donc cet endroit ?

Maintenant le grondement sourd de la rivière emplit l’espace et masque le chant des oiseaux. Avant d’entrer dans le dernier bâtiment à ma portée, je remarque une sorte de petit chenil, près de la route principale d’accès. Un nouveau point pour la théorie du relais de chasse.

J’entre maintenant dans la maison. Pas besoin de se faufiler, c’est ouvert à tout vents. Première pièce, un salon dont les structures des armoires restent encore accrochées aux murs. Quelques tags mais rien qui n’empêche l’imagination de fonctionner. La pièce suivante est un grand salon avec une imposante cheminée. Décidément. Ouate et teintures aux murs indiquent une décoration des années 60 à 80 environ. Par un carreau cassé, j’aperçois un sublime magnolia dans la cour. Il semble déployer ses couleurs flamboyantes pour redonner au Domaine des abeilles ses lettres de noblesse. (Merci à V. pour l’identification du magnolia).
Je termine d’explorer le rez-de-chaussée et tombe sur les cuisines, assez restreintes, puis la cave semi-enterrée. Les cases à bouteilles de vins recouvrent littéralement un mur entier. Impressionnant ! Furent-ils tous remplis ? D’une façon assez étonnante, après les espaces immenses de la piscine et du restaurant, les pièces et espaces sont ici très petits (outre les salons). J’éprouve parfois du mal à y circuler. Mon sac heurte les murs et se couvre de poussière, de plâtre…

À l’étage, le tapis rouge des escaliers me guide vers plusieurs chambres. Enfin ! Je les cherchais ces pièces de vies. Elles ont toutes une salle de bains attenantes et offrent de beaux espaces sous les toits. Leurs équipements suggèrent une installation et une utilisation avant les années 2000. les téléviseurs, accroché en hauteur, sont minuscules. De la taille d’un Minitel. Les lits, du moins ceux qui restent, sont unipersonnels. Les salles de bains, exiguës, proposent le minimum. Mais à la grande époque du Domaine des abeilles, ce devait être suffisant. Pour accéder à l’une des quelques chambres, j’emprunte un escalier de bois grinçant, peu large et abrupt. L’entièreté de l’espace est rentabilisée. Mais au final, il y a trop peu de chambre pour l’ensemble des services proposés. Ce domaine n’est donc pas un centre équestre ou de vacances, mais un simple relai de chasse avec un restaurant, accessible à tous. Étrange.

Dans ces derniers instants de l’exploration, deux scènes m’attirent irrémédiablement. Une salle de bain plongée dans la pénombre ne se révèle qu’au travers d’un rayon de soleil d’un blanc cru qui vient lécher le carrelage. Puis une chambre aux couleurs chaudes, dont la moquette projette une atmosphère rouge-orangé sur les murs. L’ambiance est parfaite et complète. Mais à l’approche du retour, je ne cesse de me poser des questions. Destination, services, histoires, raison(s) de l’abandon…

Rangeant mes affaires, je profite un dernier instant de ce Domaine des abeilles près de la rivière qui gronde. Je serai presque pressé de rentrer pour aller fouiller la toile et trouver des éléments de réponses à mes questions.
Alors que je refais le chemin inverse, j’aperçois un chemin près de mon point d’entrée. J’ai encore un peu le temps. Je l’emprunte. Où mène-t-il donc ?

Je tombe finalement sur deux petits bungalows, tranquillement posés à l’écart de l’ensemble. Ils sont bien abîmés mais leur situation est idéale. Un peu en surplomb de la vallée, loin du domaine… Entre les deux logements, un prunier s’épanouit sans crainte. Les abeilles du coin butinent sans relâche. Et avec tellement d’application que seul leur bourdonnement est audible. Je nomme le Domaine en guise d’hommage à ces ouvrières acharnées. Profitez-en ! Vous ne serez pas dérangées ici.

Je ne suis resté que peu de temps sur le Domaine des abeilles, comparé à d’autres explorations. Mais il garde une place particulière dans ma pratique de l’exploration urbaine. Tout d’abord, il me tarde d’en savoir plus sur son histoire. Ensuite, j’aimerai y revenir à une autre période, en hiver par exemple. Enfin, je suis fier de m’être fait ma propre idée, loin des photos d’autres explorateurs.

Instant

Au moment de repartir, j’essaie de capter tant bien que mal une abeille en plein travail. Pas une fleur de ce prunier ne sera épargnée par ces belles ouvrières.

Musique – Hans Zimmer : Elysium. Bande originale de Gladiator.

Ne cherchez pas d’infos de localisation ou une partie histoire détaillée sur ce lieu, je n’en donnerai pas ni n’en publierai tant que le Domaine des abeilles sera abandonné. Respectons-le pour la vie qu’il accueillit jadis, pour les gens qu’y vécurent et pour son éventuelle future vie (destruction, réhabilitation…).

Toutes les photos de la visite

Urbex - Domaine des Abeilles