Domaine Élodie (02/2025)

Longtemps, ces photos ont traîné dans mon ordinateur. Longtemps, j’ai hésité à les montrer. Longtemps, j’ai voulu préserver le lieu exploré. Puis le temps a passé, d’autres explorateurs (plus ou moins respectueux) y sont passés aussi. Du coup, un an et demi plus tard, voici le domaine Élodie.
Le matin alterne entre brume et nuages bas, la campagne alentour peine à se réveiller et le Domaine Élodie se révèle immense. Au début, je déchante face à ce bloc de béton blanc, comme il y en a tant en ce monde. Cependant, nous découvrons beaucoup de restes : courriers, noms, appartements, objets personnels… Nous faisons le choix de préserver cette partie là. Nous nous glissons à enjambées humides et feutrées vers le château du Domaine. 

Très vite, la destination du Domaine Élodie se révèle : une maison de retraite avec services de luxes. Et c’est là, tout l’important ! Rendez-vous plus bas au paragraphe « Un peu d’histoire« .

Les chambres sont spacieuses, décorées avec soins, les espaces communs agréables… Si ce n’est l’humidité et l’abandon, l’envie d’y rester serait bien plus grande. J’entrevois la vie de château après de longues années de labeur. Un scrabble par ci, un fauteuil roulant par là. Sans peine, j’imagine les après-midi qui s’étirent, les souvenirs qui surgissent des limbes de la mémoire, les couples qui se tiennent encore la main par habitude ou par cet amour éternel que certains connaissent. Une génération complète d’avant guerre ou d’après trouve ici un havre de quiétude. Perdu entre les papiers peints à fleurs, un sourire béat sur le visage, je chemine dans cette capsule temporelle. Quelques angoisses parfois pointent, serait-ce là une vision de mon futur ? Et je me souviens de Lucienne qui me confiait à 92 ans : « Tu sais ? Je commence sérieusement à en avoir marre. C’est long« .

Accolée au château, une partie plus administrative se dévoile : bureaux, accueil, infirmerie… J’y tourne, passe et repasse, découvre, m’étonne, souffle d’admiration ou de regret face à l’abandon. Quelques dossiers, noms, courriers, relances et rapports m’instruisent sur le Domaine et son destin. Et au fil des années, l’inéluctable apparaît en filigrane. Ça finira mal, forcément.

Un peu d'histoire

Ravagé par un incendie au début de l’été 2025, le château du Domaine Élodie n’est plus (le reste du domaine est encore là). Présent depuis plusieurs siècles, il passa de propriétaires en barons, puis de comtes en riches familles, qui y ajoutèrent chacun leur patte. Néanmoins, le style Napoléon III fut le dernier avant la disparition.

Vestige des grandes seigneurie, le Domaine Élodie attire les promoteurs dans les années d’après guerre et en 1970 un projet de maison de retraite apparaît. « Venez vivre la vie de château » disait le prospectus ! Ah ça oui ! 18 hectares, plus de 250 logements, piscine, terrain de tennis, coiffeur, 110 salariés… Mais maintenir ces services luxueux, cela demande des fonds. Et ceux-ci viennent bientôt à manquer. 10 ans après le millénaire, placement sous tutelle. Suivront, défaut de paiements, déficit de plusieurs dizaines de millions d’euros… Le déclin avait débuté lorsque les héritiers des résidents décédés ne parvenaient plus à payer. D’une génération à l’autre, tout peut changer.
Au début des années 2020, le Domaine Élodie n’est plus que l’ombre de lui-même. Quand ce fut possible, certains sont partis, les enfants ont revendus les logements (souvent à perte), quelques irréductibles sont restés. Bientôt sans gaz ni électricité. Puis la fermeture totale et le relogement…

Triste destin d’une vision peut-être trop ambitieuse pour nos aînés. Bientôt le temps me permettra sans doute de publier les photos de la seconde partie.

Ne cherchez pas d’infos de localisation ou une partie histoire détaillée sur ce lieu, je n’en donnerai pas ni n’en publierai tant que le Domaine Élodie sera abandonné. Respectons-le pour la vie qu’il accueillit jadis, pour les gens qu’y vécurent et pour son éventuelle future vie (destruction, réhabilitation…).